A+ A A-

Patrick Boucheron : « La recherche de l'identité est contraire à l'idée même d'histoire »

PBL'historien Patrick Boucheron vient d'être nommé au Collège de France, à la chaire «  Histoire des pouvoirs en Europe ­occidentale (XIIIe-XVIe siècle)  ». Ce grand médiéviste, qui travaille sur l'histoire urbaine de l'Italie du Moyen Age, revient dans ce long entretien sur le métier d'historien. Il est l'auteur, ­entre autres, de Conjurer la peur  : Sienne 1338, un « essai sur la force politique des images » (Seuil, 2013), mais aussi de nombreux travaux de réflexion sur l'écriture de l'histoire et, plus récemment, d'un ­essai coécrit avec l'écrivain Mathieu ­Riboulet sur les attentats de janvier, ­Prendre dates. Paris, 6 janvier - 14 janvier 2015 (Verdier, 144 p., 4,50 €).

Dans votre livre sur Georges Duby, vous rappelez que ce grand historien se méfiait des théories et voyait son métier comme un « art », avec des ­règles, une pratique éclairée par une méthode. A-t-elle beaucoup changé au cours des siècles ?

L'histoire est un art de la pensée, mais c'est d'abord comme méthode qu'elle se fait reconnaître socialement  : elle repose sur des règles destinées à constituer un savoir que je qualifierais volontiers de ­robuste. Contrairement à ce que l'on proclame régulièrement, les grands principes qui gouvernent l'administration de la preuve, la production du fait, son interprétation et l'écriture des chaînes de causalité qui le mettent en intrigue n'ont guère changé  : malgré la révolution ­numérique qui bouleverse les conditions d'accès à la documentation, les historiens d'aujourd'hui travaillent en gros comme Charles Seignobos et Charles-Victor Langlois, dont l'Introduction aux études historiques date de 1898. Cette méthode ressortit à la fois à une éthique de l'exactitude documentaire et à une politique de l'engagement intellectuel.

Comment la définiriez-vous ?

L'histoire ne préexiste pas au travail de l'historien, il faut la reconstituer à partir de traces laissées par des intrigues, selon l'expression bien connue de Paul Veyne. Mais c'est un historien beaucoup plus classique, Henri-Irénée Marrou, qui décrit cette méthode en 1954 dans son livre De la connaissance historique (Seuil, 1975)  : «  Nous connaissons du passé ce que nous croyons vrai de ce que nous avons compris de ce que les documents ont conservé.  »

Déplions cette formule à rebours. Il convient donc préalablement que les ­documents aient conservé quelque chose. Cette précision est moins triviale qu'elle n'y paraît, et pas seulement pour les périodes anciennes. Car le travail de l'historien est à la fois de collecte archivistique et d'interrogation sur les ­conditions mêmes de la production documentaire. Autrement dit, l'historien ne se contente pas d'accueillir l'archive comme une aubaine, mais se pose la question qui est la base de toute enquête scientifique  : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Emmanuel Le Roy Ladurie ne pourrait pas décrire l'ordinaire des jours à Montaillou, un village occitan, au début du XIVe siècle, si un événement extraordinaire ne venait ­brutalement le mettre au jour  : l'irruption fracassante d'un inquisiteur au ­village. On dit banalement que les gens heureux n'ont pas d'histoire ; disons qu'ils font peu d'archives. Pour qu'il y en ait, il faut que quelque chose se passe – et ce quelque chose a toujours à voir avec le pouvoir.

«  Ce que nous avons compris de ce que les documents ont conservé.  » Là, Henri-Irénée Marrou n'évoque pas seulement le déchiffrement des écritures anciennes, l'effort de traduction, la contextua­lisation ou encore la mise en perspective avec un univers de valeurs qui nous est devenu étranger. Comprendre le passé, c'est ramener ses traces à soi, les prendre avec soi – et il y a dans ce geste compréhensif une dimension éthique qui fait de la pratique historienne un ­effort ­continu pour réduire l'altérité. En comprenant, je relativise  : mon point de vue n'est plus souverain, mais dans le même temps je ne suis plus seul. La spécificité de l'histoire est son anachronisme constitutif  : on parle d'un temps où l'on n'était pas, mais on est soi-même dans le temps. Voici pourquoi, comme le dit Georges Duby, l'histoire continue  : les mêmes documents sont compris différemment au fur et à ­mesure que passe le temps.

Reste un dernier tamis  : il faut les «  croire vrai  », c'est-à-dire les soumettre au crible de la critique. Celle-ci a une longue tradition, depuis l'humaniste ­Lorenzo Valla démontrant en 1440, par des arguments philologiques, que la ­donation de Constantinétait un faux, jusqu'au médiéviste Arthur Giry, professeur de diplomatique à l'Ecole des chartes, qui fit de même en 1899 avec un ­document forgé pour accuser le capitaine Dreyfus – le fameux « faux Henry ». Ce dernier exemple montre ­assez combien il serait irresponsable aujourd'hui de baisser la garde en ce qui concerne cette exigence du métier d'historien  : démêler le vrai du faux.

Depuis quelques décennies, l'histoire connaît une période de réflexivité ­critique  : elle se raconte en train de se faire. Est-ce nouveau ?

L'autoréflexivité est effectivement la seule nouveauté de méthode de l'histoire contemporaine. Aujourd'hui, un historien considère qu'il doit expliquerau lecteur les raisons pour lesquelles il construit son sujet et se construit lui-même comme sujet de ce qu'il s'apprête à raconter. Non par vanité ni par narcissisme, mais par esprit de responsabilité. Prenons le cas d'un livre que j'aime bien, ­celui d'Alessandro Stella sur La Révolte des Ciompi, des travailleurs de la laine, à ­Florence, en 1378. Dans les premières ­lignes de son introduction, Stella raconte avoir participé à des révoltes ouvrières en Italie, dans les années 1970. Il ne prétend pas que cela lui donne un privilège de compréhension sur les tumultes de l'Italie médiévale, mais il reconnaît le ressort de son désir de savoir. Il dit à son lecteur  : je vais vers cet endroit car je suis celui-là, et je vous dois, à vous, cette précision car il vaut mieux placer ses idées devant soi que de les garder derrière la tête.

Disons que c'est plus explicite que le «  J'ai passionnément aimé la Méditerranée, sans doute parce que venu du Nord, comme tant d'autres, après tant d'autres  » qui ouvre le grand livre de Fernand ­Braudel en 1946 (La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Armand Colin, 1990). C'est qu'entre-temps les historiens ont assimilé les leçons des sciences sociales, de la littérature, et peut-être aussi de la psychanalyse, qui les obligent à clarifier leur point de vue, à en désigner le lieu. Voyez Stéphane Audoin-Rouzeau dans Quelle histoire. Un récit de filiation (1914-2014), paru en 2013 (Seuil). Il traque les origines familiales de sa vocation historienne, ce désir de filiation qui a décidé, à son insu, de sa ­volonté de «  viser la Grande Guerre dans son œil  ».

Vous dites que l'histoire permet de faire que notre histoire «  devienne moins évidemment nôtre  ». Cette discipline peut parfois rendre les choses moins familières, voire moins ­compréhensibles ?

Oui, bien sûr. On croit souvent que l'histoire aide à se retrouver, à réassurer son identité. Je pense, au contraire, qu'elle permet de découvrir au loin des familiarités surprenantes, ou à l'inverse de deviner, en nous-mêmes, une étrangeté inaperçue – c'est-à-dire de faire en sorte que l'on ne s'y retrouve plus ! Il s'agit, pour le dire avec François Hartog, d'opacifier l'évidence de l'histoire. Elle permet de battre continuellement les cartes de la familiarité et de l'étrangeté.

Est-ce une caractéristique que vous ­retrouvez dans l'«  histoire globale  », un courant né dans les années 1980 aux Etats-Unis qui propose de grands ­récits, sur la longue durée et sur de vastes espaces ? Elle a pour ambition, justement, de lutter contre l'européocentrisme en « décentrant le regard », et donc en créant cette étrangeté dont vous parlez.

Tout dépend si l'historien considère le monde comme échelle ou comme expérience. Dans le premier cas, cela donne le courant qu'on peut appeler de l'histoire globale. J'ai beaucoup d'admiration pour ses pionniers, qui furent en France ­Fernand Braudel ou Pierre Chaunu, parcourant à grandes enjambées les longues durées du continent eurasiatique, de la mer du Nord à la mer de Chine. Mais une telle démarche risque toujours d'universaliser notre point de vue particulier d'Occidental en construisant de vastes fresques sur le modèle de l'histoire universelle. Elle s'éloigne de l'administration de la preuve et produit souvent de grands ­récits mal documentés, agençant comme un patchwork des savoirs hétérogènes  : l'horizon s'élargit, sans contredire pour autant le grand récit surplombant de l'occidentalisation du monde.

A l'inverse, ce que l'on appelle aujour – d'hui l'«  histoire connectée  » s'attache à décrire les situations de contact à un moment donné, en un lieu précis, en une situation de rencontre intensément documentée. C'est le cas de la biographie de Vasco de Gama, que Sanjay Subrahmanyam (Alma Editeur, 2012) éclaire par des sources portugaises et des sources asiatiques, produisant une histoire plus complète et plus inquiète. C'est le cas également du dernier livre de Romain Bertrand, Le Long Remords de la conquête. Manille-Mexico-Madrid  : l'affaire Diego de Avila (1577-1580) (Seuil, 512 p., 25 €), qui révèle l'histoire des Philippines du XVIe siècle à travers le prisme d'un procès d'Inquisition ­intenté par le gouverneur espagnol. L'histoire connectée contrevient toujours au récit héroïque d'une mondialisation heureuse. Elle me plaît car c'est une histoire au ras des hommes, attentive aux paysages, accueillante à la ­saveur du monde, une histoire respectueuse de la diversité des sociétés, une histoire qui, avec délicatesse, « baisse la casse », au sens où elle renonce aux ­majuscules des idées générales.

Dans «  Léonard et Machiavel  », paru en 2008 chez Verdier, vous évoquez la possible rencontre, au début du XVIe siècle, entre Léonard de Vinci et ­Nicolas Machiavel, une rencontre qui a sans doute eu lieu mais qui n'est pas attestée par des documents historiques. Vous avez envie, écrivez-vous, d'« animer un peu ce théâtre d'ombres ». Quelle sont, dans cet ouvrage très littéraire, la part de l'imagination et celle du travail d'historien ?

De 1502 à 1504 environ, Léonard de Vinci et Nicolas Machiavel se sont croisés à Urbino ou à Florence, s'affairant aux mêmes choses aux mêmes ­moments. C'est plus qu'une coïncidence ou une concomitance  : ils ont partagé ce que j'appelle une contemporanéité, c'est-à-dire qu'ils ont vraisemblablement ressenti d'une manière consonante ce que Machiavel appelle la « qualità dei tempi ». Leur rencontre est une hypothèse plus que probable, mais Léonard ne dit rien de Machiavel et Machiavel tait jusqu'au nom de Léonard  : l'historien ne dispose donc pas de ce que les Américains appellent la smoking gun proof, la preuve irréfutable par le pistolet qui fume ­encore.

Cela dit, en tant que médiéviste habitué à la rareté documentaire, j'avais plus d'indices qu'il n'en fallait pour bâtir une ­intrigue très classique, reposant sur les ­solides étais de notes de bas de page énumérant la soixantaine de notations d'archives documentant les événements dont il est question  : personne ne m'aurait alors demandé si j'avais imaginé cette rencontre ! Mais j'ai fait un choix littéraire, qui est d'exposer la fragilité de mon propre discours, créant ainsi volontairement une équivoque de lecture  : au lieu de combler les manques, je cerne les lacunes, je circonscris les silences, ce qui revient à faire l'expérience de l'insuffisance de l'histoire. Cela ne m'empêche pas, je crois, de rester historien, de manière indéfectible, opiniâtre. Précisément parce que je teste la ­limite au-delà de laquelle le livre d'histoire se défait en tant que tel.

Il y a une autre manière de tisser histoire et littérature. Dans «  Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus  », Ivan Jablonka mêle un travail d'historien, très rigoureux, sur la déportation de ses grands-parents et un récit personnel, littéraire, sur cette quête ­familiale. Est-ce une nouvelle voie pour l'histoire ?

Oui, sans conteste, et des plus prometteuses, puisqu'elle reprend la forme très ancienne de l'enquête. Le livre d'Ivan ­Jablonka est une création littéraire qui ne contrevient pas aux règles de la méthode historique dont nous parlions précédemment. En ce sens, c'est une histoire contemporaine de sa littérature. Beaucoup se demandent cependant si un historien peut s'autoriser à susciter l'adhésion de son lecteur grâce à des formes littéraires qui reposent sur l'émotion. En tant qu'éditeur, soucieux de frayer de nouveaux passages vers un public qui se lasse de l'histoire, j'ai envie de dire oui. L'histoire est une forme fatiguée de savoir, elle pratique le plus souvent des formes d'écriture anciennes ou convenues. Il y a pourtant, dans le public, un intérêt spontané pour cette discipline, mais que l'on ne cesse de dédaigner ou de décevoir, comme si l'historien devait être un ­rabat-joie professionnel. Les gens nous parlent des Gaulois ? Nous leur répondons que les Gaulois, ça n'existe pas comme ils le croient. Ils s'enthousiasment pour les cathares ? Nous leur répondons que le catharisme aussi est une construction discursive. Ce qui est vrai, mais éloigne inévitablement de l'émotion de l'incarnation. Parce qu'elle est une pensée critique, l'histoire ne peut se satisfaire de parler la langue desséchée de la déconstruction, au risque de ne plus s'adresser à personne et de laisser filer loin d'elle, c'est-à-dire hors de son contrôle, les grands récits mystificateurs.

Nous vivons dans un monde qui a vu ­naître le révisionnisme et qui, aidé par la puissance d'Internet, se complaît aujourd'hui dans le complotisme. N'y a-t-il pas un danger, pour l'histoire, à s'engager dans ce chemin qui brouille les frontières entre l'imagination et le récit historique ?

Je suis conscient de me fixer une ligne de conduite qui est un peu sur le fil du rasoir. Mais il faut bien tenter quelque chose  : si l'on ne risque rien, il est clair que nous avons déjà perdu. Je ne crois pas aux formes anciennes de magistère de l'histoire des professeurs – l'historien public qui, en chaire, affirme d'une voix forte et assurée de quoi demain sera fait parce qu'il sait ce qu'hier a été. Je sais aussi que le temps de l'intervention nous est défavorable  : celui qui parle sans scrupule et sait mettre les rieurs de son côté l'emportera toujours sur celui qui se laisse embarrasser par les exigences de sa méthode. Alors que faire  ? ­Contre les récits entraînants des exaltés de l'identité, il faut armer des contre-récits tout aussi énergiques. Les formes d'histoire dont je parle, celles qui respectent les règles de la méthode en exposant leurs fragilités, doivent reprendre la main.

Le climat, dans la France inquiète de ce début de XXIe siècle, est à la quête identitaire. L'historien, estimez-vous, doit pourtant travailler à rebours de cette tentation en dénonçant cette «  passion des continuités  ». Pourquoi ?

Nous traversons un moment de régression généralisée où la pensée réactionnaire est en position dominante, même si les nantis de l'hégémonie culturelle qui tiennent aujourd'hui le haut du pavé continuent évidemment à se présenter comme luttant ­héroïquement contre le conformisme intellectuel. Dans ce contexte, une puissante ­injonction politique exhorte les historiens  : rassurez-nous sur l'ancienneté, la consistance et la clôture de notre identité.

Face à ce poison contemporain, que peut l'histoire ? Elle doit être indisciplinée, refuser tout net toute compromission avec ce projet idéologique qui prétend emprisonner la société dans la nostalgie d'un passé ­mythifié. La recherche passionnée de l'identité est contraire à l'idée même d'histoire, cette science du changement social qui raconte la manière dont les hommes et les femmes, en société, se rendent maîtres de leur destin. Contrairement à ce qu'affirment les apôtres de l'identité nationale, l'histoire n'est pas providentielle  : rien n'est jamais écrit d'avance. Lorsque l'histoire se laisse enfermer dans un piège identitaire, elle se limite au « déjà écrit », elle consent à cette théologie de l'inéluctable qui est la catastrophe qui vient. La seule pensée critique qui vaille, c'est de comprendre que d'autres choix sont possibles. L'histoire continue, parce qu'elle est continûment ouverte. Elle ne se contente pas de ce qui fut, mais demeure accueillante à ses devenirs possibles. Telle est peut-être la seule leçon de l'histoire  : elle a la certitude qu'à chaque moment s'est inventé quelque chose que l'on n'avait pas prévu.

À LIRE
Prendre dates. Paris, 6 janvier - 14 janvier 2015 de Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet (Verdier, « La petite jaune », 144 p., 4,50 €).
Conjurer la peur : Sienne 1338. Essai sur la force politique des images de Patrick Boucheron (Seuil, 2013).

LE MONDE CULTURE ET IDEES | 24.09.2015 à 10h52 • Mis à jour le 24.09.2015 à 16h07 | Propos recueillis par Anne Chemin
Journaliste au supplément Culture-Idées

Sudhir Hazareesingh : «Chez les intellectuels français émerge un néoconservatisme républicain, frileux et nombriliste»"

imagesINTERVIEW

Professeur à Oxford, le Britannique né sur l’île Maurice publie «Ce pays qui aime les idées», un essai consacré à la passion typiquement française pour le débat, de plus en plus schématisant et pessimiste.

Face au succès des thèses déclinistes d’Eric Zemmour, d’Alain Finkielkraut ou de Michel Houellebecq, on les cherche anxieusement du regard : mais où sont les intellectuels de gauche ? Pourquoi un tel silence du camp «progressiste» quand ne cesse de se répandre une vision anxieuse et anxiogène du monde ? Dans Ce pays qui aime les idées, un essai paru cette semaine chez Flammarion, un Britannique, professeur à Oxford, se penche sur cette inclination si française pour le débat. Sudhir Hazareesingh a connu son premier émoi intellectuel sur l’île Maurice, où il a grandi, quand il a vu, sur le petit écran, Marguerite Yourcenar débattre des notions de bien et de mal à Apostrophes, l’émission culte de Bernard Pivot. «Même si tant de subtilité avait quelque chose de légèrement cocasse (tout particulièrement lorsqu’on l’observait d’une île tropicale de l’océan Indien), personne ne pouvait à l’époque rivaliser avec l’énergie intellectuelle et le panache des Français», écrit-il. Que reste-t-il de ce panache ? L’universitaire britannique dresse un tableau assez alarmant. Qu’est-il donc arrivé à la France et à ses intellectuels pour qu’ils s’enlisent dans un tel pessimisme teinté d’ethnocentrisme ?

Vous faites le constat très sévère d’une crise de la pensée française. Quels en sont les symptômes ?

La neurasthénie s’est emparée de la France. La vie intellectuelle a versé dans une très forte tendance au déclinisme. En témoigne l’élection d’Alain Finkielkraut à l’Académie française ou les deux derniers romans de Houellebecq, qui a certes toujours donné dans le morbide, mais qui touche désormais à l’extrême névrose… Ce qui me frappe, c’est que ces intellectuels, polémistes ou écrivains ont une vision psychologisante du déclin français. On parle de la France comme d’un patient, on évoque la pourriture - voyez Bernard-Henri Lévy qui compare la gauche française à un «grand cadavre à la renverse», reprenant un mot de Sartre. Dans la culture anglo-saxonne, ce genre de constat s’accompagnerait d’une analyse empirique. On irait voir ce qu’il en est réellement, sur le terrain. Ainsi, l’école française républicaine tant brocardée est-elle vraiment en déclin ? Sur quelles notations s’appuie ce constat ? Où est la chute du taux d’alphabétisation ? C’est une particularité bien française : le débat - et particulièrement le débat décadentiste - s’en tient à un discours très abstrait et à des schémas globalisants.

Ce pessimisme français est-il nouveau ?

Il me semble au contraire être le propre de la pensée française : la certitude que la France est un grand pays, qui doit penser non seulement pour lui-même mais aussi pour le reste du monde, est associée à une grande angoisse de déclin. On retrouve cette dialectique depuis la Révolution jusqu’aux écrits du général de Gaulle. Lorsqu’on a des ambitions extraordinaires, on craint toujours de ne pas être à la hauteur. La France est chargée de représenter la cause de l’humanité, selon Lavisse. Et quand la France n’arrive pas à concrétiser cet universalisme, elle se dit : «Tout est foutu».

Ce qui est plus grave aujourd’hui, c’est qu’une partie du monde intellectuel diffuserait, dites-vous, «une forme étriquée de nationalisme ethnique»…

Pour le dire vite, jusqu’à la fin du XXe siècle, le nationalisme qui dominait en France était républicain : un patriotisme plutôt. On était français tant qu’on adhérait à des valeurs abstraites - le fameux «plébiscite de tous les jours» de Renan. L’identité collective était une construction sociale réinventée à chaque génération. Mais ce schéma-là a commencé à s’effriter à la fin du XXe siècle - à droite surtout, mais aussi à gauche. Le «non» au référendum sur la Constitution européenne de 2005 est un tournant majeur : il représente, entre autres choses, la victoire de la gauche fermée, repliée sur elle-même (le silence des intellectuels, lors de cette campagne, est d’ailleurs éloquent). A partir de 2011, le «marinisme» a commencé à émerger, avec l’ambition de banaliser les idées et les valeurs du Front national, et à droite, Alain Finkielkraut a entamé son évolution vers un nationalisme xénophobe et larmoyant. Une espèce de néoconservatisme républicain, frileux, nombriliste et nostalgique émerge en France.

Cette pensée, on la retrouve aussi chez l’acteur royaliste Lorànt Deutsch, qui vend ses livres sur Paris et la France à plusieurs dizaines milliers de d’exemplaires…

Pour comprendre les grands mouvements de pensée et leur diffusion, il ne faut pas se contenter d’étudier les grands intellectuels. On assiste aujourd’hui à la résurgence d’une histoire conservatrice (dans la tradition royaliste et nationaliste). Y participent aussi bien Deutsch que Jean Sévillia, du Figaro magazine. C’est important car l’histoire a une place de premier plan dans la constitution de l’identité collective française. Pour Sévillia, depuis plus d’un siècle, un complot entre historiens républicains aurait servi à occulter la vraie histoire de la France en minimisant le poids du royalisme et de la chrétienté, et en inventant le mythe d’une terre d’accueil et d’assimilation. Ces polémiques - on pourrait aussi mentionner les débats houleux sur les lois mémorielles - soulignent à quel point l’historien est toujours considéré en France à la fois comme un guérisseur et un oracle chargé de révéler la continuité de la nation et son destin.

Pourquoi le débat français ne parvient-il pas à se saisir plus sereinement de la question des minorités ?

La source du problème vient là encore de l’approche très schématisée des problèmes sociaux en France. On ne pense pas au sort concret des musulmans ou des minorités postcoloniales, on réfléchit à leur place par rapport au principe abstrait qu’est la laïcité. La tournure qu’a pris le débat sur le voile en France est frappante. Dès les années 80, à partir de l’histoire de deux jeunes filles qui arrivent voilées dans un collège de banlieue, un texte signé par des intellectuels de gauche, comme Régis Debray ou Elisabeth Badinter, parle du «Munich de l’école républicaine» ! Les traits caractéristiques du débat d’idées français sont en place : explosion de concepts tonitruants, schématisation extrême. On ne parle jamais des immigrés eux-mêmes, de ce qu’ils sont ou de la manière dont ils se voient. On touche ici à un autre problème : l’interdiction de faire des statistiques ethniques en France. Elles sont pourtant devenues indispensables si on ne veut pas laisser le champ libre aux «fantasmagoristes» qui occupent le terrain aujourd’hui.

Ce refus du multiculturalisme en France, vous le faites remonter à Descartes.

Descartes pose que la pensée est l’essence fondamentale de l’être humain. Et la pensée est indivisible. C’est pour cette raison que toute la tradition républicaine a vu en Descartes son fondateur. Les républicains disaient en effet exactement la même chose au niveau politique : c’est la rationalité qui fonde l’identité politique, et celle-ci ne se divise pas - des schémas très holistiques déjà. Cette grande tradition totalisante a certes été très créative, mais elle a aussi empêché les Français de réfléchir à l’identité de manière souple. Le contraste est évident avec l’Angleterre, où l’on peut être British-Asian, à la fois britannique et asiatique. En France, les mots n’existent pas pour dire cette possible hybridation. On en revient toujours à l’expression «Français d’origine» algérienne ou malienne. Mais l’origine est un faux problème. Elle ne dit que la trace de ce qu’était la personne - ou ses parents - il y a vingt ou cinquante ans. Pas ce qu’elle est aujourd’hui et qui peut tenir d’un brassage des identités.

La figure de l’intellectuel français existe-t-elle encore ?

Elle a connu un repli indéniable. Du XVIIIe au XXe siècle, les intellectuels étaient des guides spirituels. Une substitution au clergé - on parle d’ailleurs parfois de «clercs» pour les désigner ou d’«hérésie» de certaines convictions. La grande tradition intellectuelle française, de Voltaire et Rousseau à Sartre et Foucault, reposait sur un socle littéraire et philosophique, et sur la puissance de l’Ecole normale supérieure. On est désormais passé du lettré philosophe au technocrate. Sans doute parce qu’une société très moderne n’a plus besoin de maître à penser. Sans doute aussi parce que les intellectuels français ont abusé de concepts abstraits - Derrida et les structuralistes notamment. Les fonctions intellectuelles sont toujours là - elles n’évoluent d’ailleurs pas beaucoup quand on voit que Saint-Germain-des-Près concentre toujours autant de maisons d’édition -, des pamphlets s’écrivent tous les six mois… Mais les intellectuels ne s’investissent plus autant dans le débat politique et les politiques n’en sont d’ailleurs plus demandeurs.

Les intellectuels de gauche sont-ils responsables de leur perte de crédit, en France ou à l’étranger ?

Ils ont toujours de nobles sentiments : la défense des plus démunis, le rejet de la fatalité sociale, le mépris pour le mercantilisme anglo-saxon. Mais ils n’ont pas su développer une alternative européenne, une authentique troisième voie entre le mirage du social-libéralisme et les vieilles chimères jacobino-marxistes. Nous l’attendions justement de la France, pays des intellectuels. Mais ils se sont repliés et ont fermé les volets, tournant ainsi le dos au grand principe francais de fraternité. Dès le XVIIIe siècle pourtant, les républicains avaient une culture totalement européenne : ils lisaient Kant et, plus tard, les utilitaristes anglais… Rousseau n’était même pas français ! Mais la production intellectuelle est aujourd’hui devenue très franco-française. A double titre : elle ne parle que de la France et s’exporte peu… à de rares exceptions près, comme le travail sur les lieux de mémoire de l’historien Pierre Nora.

Vous oubliez l’économiste Thomas Piketty ?

Pour le dire de manière provocante, Piketty n’est pas aussi français que les Français le pensent. Sa formation intellectuelle est en partie anglo-américaine et son mode de raisonnement - sa grande utilisation de statistiques - ne s’inscrit pas précisément dans la tradition française. Je suis surtout frappé par une chose : à quel point il est célébré en France, mais à quel point aussi il n’est pas du tout écouté par le gouvernement socialiste. Nul n’est prophète en son pays…

L’autre grand échec des intellectuels français selon vous, c’est de ne pas avoir su endiguer la montée du Front national.

C’est navrant pour le pays de la tradition dreyfusarde. C’est une constante depuis les années 80 : on a systématiquement sous-estimé le Front national. Sans doute est-ce encore une fois dû à une forme de pensée holistique et essentialiste typiquement française : on part de l’idée que la France est le pays de la Révolution et des droits de l’homme. Donc, dans ce pays-là, le Front national ne peut être qu’un phénomène éphémère. Donc on n’a pas besoin d’y réfléchir.

La France est-elle vraiment si intello ?

Le débat d’idées y structure la société beaucoup plus qu’ailleurs. J’irai même jusqu’à dire que la pensée est une composante essentielle de ce que veut dire «être français». Et cela pour une raison historique simple : quand il fallu inventer une nation après la Révolution française, on a dû le faire à travers des principes abstraits. Procédez de cette manière, et vous serez constamment dans un débat d’idées. Etre français, c’est réfléchir sans fin aux valeurs sur lesquelles repose la citoyenneté, savoir ce qu’elles veulent dire, s’il faut les mettre à jour… En France, le moindre village célèbre l’écrivain inconnu qui est né sur ses terres. Il y a encore une épreuve de philo au bac et, chaque année, en juin, la France se met à en discuter… Hier, j’assistais à une altercation entre deux automobilistes parisiens au sujet d’une place de parking. En tout dernier recours, la femme a lancé à l’homme : «C’est une question de principe, monsieur !» Je me suis dit : «Voilà, je suis en France.»

Recueilli par Sonya Faure Dessin Sylvie Serprix

 

Sonya FAURE 28 août 2015 à 17:16

INTERVIEW

Professeur à Oxford, le Britannique né sur l’île Maurice publie «Ce pays qui aime les idées», un essai consacré à la passion typiquement française pour le débat, de plus en plus schématisant et pessimiste.

Face au succès des thèses déclinistes d’Eric Zemmour, d’Alain Finkielkraut ou de Michel Houellebecq, on les cherche anxieusement du regard : mais où sont les intellectuels de gauche ? Pourquoi un tel silence du camp «progressiste» quand ne cesse de se répandre une vision anxieuse et anxiogène du monde ? Dans Ce pays qui aime les idées, un essai paru cette semaine chez Flammarion, un Britannique, professeur à Oxford, se penche sur cette inclination si française pour le débat. Sudhir Hazareesingh a connu son premier émoi intellectuel sur l’île Maurice, où il a grandi, quand il a vu, sur le petit écran, Marguerite Yourcenar débattre des notions de bien et de mal à Apostrophes, l’émission culte de Bernard Pivot. «Même si tant de subtilité avait quelque chose de légèrement cocasse (tout particulièrement lorsqu’on l’observait d’une île tropicale de l’océan Indien), personne ne pouvait à l’époque rivaliser avec l’énergie intellectuelle et le panache des Français», écrit-il. Que reste-t-il de ce panache ? L’universitaire britannique dresse un tableau assez alarmant. Qu’est-il donc arrivé à la France et à ses intellectuels pour qu’ils s’enlisent dans un tel pessimisme teinté d’ethnocentrisme ?

Vous faites le constat très sévère d’une crise de la pensée française. Quels en sont les symptômes ?

La neurasthénie s’est emparée de la France. La vie intellectuelle a versé dans une très forte tendance au déclinisme. En témoigne l’élection d’Alain Finkielkraut à l’Académie française ou les deux derniers romans de Houellebecq, qui a certes toujours donné dans le morbide, mais qui touche désormais à l’extrême névrose… Ce qui me frappe, c’est que ces intellectuels, polémistes ou écrivains ont une vision psychologisante du déclin français. On parle de la France comme d’un patient, on évoque la pourriture - voyez Bernard-Henri Lévy qui compare la gauche française à un «grand cadavre à la renverse», reprenant un mot de Sartre. Dans la culture anglo-saxonne, ce genre de constat s’accompagnerait d’une analyse empirique. On irait voir ce qu’il en est réellement, sur le terrain. Ainsi, l’école française républicaine tant brocardée est-elle vraiment en déclin ? Sur quelles notations s’appuie ce constat ? Où est la chute du taux d’alphabétisation ? C’est une particularité bien française : le débat - et particulièrement le débat décadentiste - s’en tient à un discours très abstrait et à des schémas globalisants.

Ce pessimisme français est-il nouveau ?

Il me semble au contraire être le propre de la pensée française : la certitude que la France est un grand pays, qui doit penser non seulement pour lui-même mais aussi pour le reste du monde, est associée à une grande angoisse de déclin. On retrouve cette dialectique depuis la Révolution jusqu’aux écrits du général de Gaulle. Lorsqu’on a des ambitions extraordinaires, on craint toujours de ne pas être à la hauteur. La France est chargée de représenter la cause de l’humanité, selon Lavisse. Et quand la France n’arrive pas à concrétiser cet universalisme, elle se dit : «Tout est foutu».

Ce qui est plus grave aujourd’hui, c’est qu’une partie du monde intellectuel diffuserait, dites-vous, «une forme étriquée de nationalisme ethnique»…

Pour le dire vite, jusqu’à la fin du XXe siècle, le nationalisme qui dominait en France était républicain : un patriotisme plutôt. On était français tant qu’on adhérait à des valeurs abstraites - le fameux «plébiscite de tous les jours» de Renan. L’identité collective était une construction sociale réinventée à chaque génération. Mais ce schéma-là a commencé à s’effriter à la fin du XXe siècle - à droite surtout, mais aussi à gauche. Le «non» au référendum sur la Constitution européenne de 2005 est un tournant majeur : il représente, entre autres choses, la victoire de la gauche fermée, repliée sur elle-même (le silence des intellectuels, lors de cette campagne, est d’ailleurs éloquent). A partir de 2011, le «marinisme» a commencé à émerger, avec l’ambition de banaliser les idées et les valeurs du Front national, et à droite, Alain Finkielkraut a entamé son évolution vers un nationalisme xénophobe et larmoyant. Une espèce de néoconservatisme républicain, frileux, nombriliste et nostalgique émerge en France.

Cette pensée, on la retrouve aussi chez l’acteur royaliste Lorànt Deutsch, qui vend ses livres sur Paris et la France à plusieurs dizaines milliers de d’exemplaires…

Pour comprendre les grands mouvements de pensée et leur diffusion, il ne faut pas se contenter d’étudier les grands intellectuels. On assiste aujourd’hui à la résurgence d’une histoire conservatrice (dans la tradition royaliste et nationaliste). Y participent aussi bien Deutsch que Jean Sévillia, du Figaro magazine. C’est important car l’histoire a une place de premier plan dans la constitution de l’identité collective française. Pour Sévillia, depuis plus d’un siècle, un complot entre historiens républicains aurait servi à occulter la vraie histoire de la France en minimisant le poids du royalisme et de la chrétienté, et en inventant le mythe d’une terre d’accueil et d’assimilation. Ces polémiques - on pourrait aussi mentionner les débats houleux sur les lois mémorielles - soulignent à quel point l’historien est toujours considéré en France à la fois comme un guérisseur et un oracle chargé de révéler la continuité de la nation et son destin.

Pourquoi le débat français ne parvient-il pas à se saisir plus sereinement de la question des minorités ?

La source du problème vient là encore de l’approche très schématisée des problèmes sociaux en France. On ne pense pas au sort concret des musulmans ou des minorités postcoloniales, on réfléchit à leur place par rapport au principe abstrait qu’est la laïcité. La tournure qu’a pris le débat sur le voile en France est frappante. Dès les années 80, à partir de l’histoire de deux jeunes filles qui arrivent voilées dans un collège de banlieue, un texte signé par des intellectuels de gauche, comme Régis Debray ou Elisabeth Badinter, parle du «Munich de l’école républicaine» ! Les traits caractéristiques du débat d’idées français sont en place : explosion de concepts tonitruants, schématisation extrême. On ne parle jamais des immigrés eux-mêmes, de ce qu’ils sont ou de la manière dont ils se voient. On touche ici à un autre problème : l’interdiction de faire des statistiques ethniques en France. Elles sont pourtant devenues indispensables si on ne veut pas laisser le champ libre aux «fantasmagoristes» qui occupent le terrain aujourd’hui.

Ce refus du multiculturalisme en France, vous le faites remonter à Descartes.

Descartes pose que la pensée est l’essence fondamentale de l’être humain. Et la pensée est indivisible. C’est pour cette raison que toute la tradition républicaine a vu en Descartes son fondateur. Les républicains disaient en effet exactement la même chose au niveau politique : c’est la rationalité qui fonde l’identité politique, et celle-ci ne se divise pas - des schémas très holistiques déjà. Cette grande tradition totalisante a certes été très créative, mais elle a aussi empêché les Français de réfléchir à l’identité de manière souple. Le contraste est évident avec l’Angleterre, où l’on peut être British-Asian, à la fois britannique et asiatique. En France, les mots n’existent pas pour dire cette possible hybridation. On en revient toujours à l’expression «Français d’origine» algérienne ou malienne. Mais l’origine est un faux problème. Elle ne dit que la trace de ce qu’était la personne - ou ses parents - il y a vingt ou cinquante ans. Pas ce qu’elle est aujourd’hui et qui peut tenir d’un brassage des identités.

La figure de l’intellectuel français existe-t-elle encore ?

Elle a connu un repli indéniable. Du XVIIIe au XXe siècle, les intellectuels étaient des guides spirituels. Une substitution au clergé - on parle d’ailleurs parfois de «clercs» pour les désigner ou d’«hérésie» de certaines convictions. La grande tradition intellectuelle française, de Voltaire et Rousseau à Sartre et Foucault, reposait sur un socle littéraire et philosophique, et sur la puissance de l’Ecole normale supérieure. On est désormais passé du lettré philosophe au technocrate. Sans doute parce qu’une société très moderne n’a plus besoin de maître à penser. Sans doute aussi parce que les intellectuels français ont abusé de concepts abstraits - Derrida et les structuralistes notamment. Les fonctions intellectuelles sont toujours là - elles n’évoluent d’ailleurs pas beaucoup quand on voit que Saint-Germain-des-Près concentre toujours autant de maisons d’édition -, des pamphlets s’écrivent tous les six mois… Mais les intellectuels ne s’investissent plus autant dans le débat politique et les politiques n’en sont d’ailleurs plus demandeurs.

Les intellectuels de gauche sont-ils responsables de leur perte de crédit, en France ou à l’étranger ?

Ils ont toujours de nobles sentiments : la défense des plus démunis, le rejet de la fatalité sociale, le mépris pour le mercantilisme anglo-saxon. Mais ils n’ont pas su développer une alternative européenne, une authentique troisième voie entre le mirage du social-libéralisme et les vieilles chimères jacobino-marxistes. Nous l’attendions justement de la France, pays des intellectuels. Mais ils se sont repliés et ont fermé les volets, tournant ainsi le dos au grand principe francais de fraternité. Dès le XVIIIe siècle pourtant, les républicains avaient une culture totalement européenne : ils lisaient Kant et, plus tard, les utilitaristes anglais… Rousseau n’était même pas français ! Mais la production intellectuelle est aujourd’hui devenue très franco-française. A double titre : elle ne parle que de la France et s’exporte peu… à de rares exceptions près, comme le travail sur les lieux de mémoire de l’historien Pierre Nora.

Vous oubliez l’économiste Thomas Piketty ?

Pour le dire de manière provocante, Piketty n’est pas aussi français que les Français le pensent. Sa formation intellectuelle est en partie anglo-américaine et son mode de raisonnement - sa grande utilisation de statistiques - ne s’inscrit pas précisément dans la tradition française. Je suis surtout frappé par une chose : à quel point il est célébré en France, mais à quel point aussi il n’est pas du tout écouté par le gouvernement socialiste. Nul n’est prophète en son pays…

L’autre grand échec des intellectuels français selon vous, c’est de ne pas avoir su endiguer la montée du Front national.

C’est navrant pour le pays de la tradition dreyfusarde. C’est une constante depuis les années 80 : on a systématiquement sous-estimé le Front national. Sans doute est-ce encore une fois dû à une forme de pensée holistique et essentialiste typiquement française : on part de l’idée que la France est le pays de la Révolution et des droits de l’homme. Donc, dans ce pays-là, le Front national ne peut être qu’un phénomène éphémère. Donc on n’a pas besoin d’y réfléchir.

La France est-elle vraiment si intello ?

Le débat d’idées y structure la société beaucoup plus qu’ailleurs. J’irai même jusqu’à dire que la pensée est une composante essentielle de ce que veut dire «être français». Et cela pour une raison historique simple : quand il fallu inventer une nation après la Révolution française, on a dû le faire à travers des principes abstraits. Procédez de cette manière, et vous serez constamment dans un débat d’idées. Etre français, c’est réfléchir sans fin aux valeurs sur lesquelles repose la citoyenneté, savoir ce qu’elles veulent dire, s’il faut les mettre à jour… En France, le moindre village célèbre l’écrivain inconnu qui est né sur ses terres. Il y a encore une épreuve de philo au bac et, chaque année, en juin, la France se met à en discuter… Hier, j’assistais à une altercation entre deux automobilistes parisiens au sujet d’une place de parking. En tout dernier recours, la femme a lancé à l’homme : «C’est une question de principe, monsieur !» Je me suis dit : «Voilà, je suis en France.»

Recueilli par Sonya Faure 28 août 2015

 

Source: Libération/Idées

Communiqué de Presse août 2015

 

Communiqué de Presse

 

Ça boug(r)e encore à Lisle-sur-Tarn!

(Mais dans la culture et pour la défense de notre inestimable patrimoine interrégional!)

*

Ce 30 août 2015, à 21 h

(Entrée 7 euros)

ChabBen2


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CroZada d’Uei I Redux:

 

Le fameux présentateur de talk-show Pixelman

Et les joyeux sbires de son équipe

De reporters de l’émission transéculaire

Demain, c’est le passé

Sont 'insolemment' de retour

Pour installer leur plateau télé sur le site historique

Du Théâtre de Verdure de Montaigut

À Lisle-sur-Tarn

Lieu de passage de Parfaits Cathares et autres

Chevaliers Faïdits

(Résistants contre la Croisade…)


Ils font, devant vous, avec vous, grâce à vous revivre, en pleine pé­riode

De huitième centenaire, deux des événements les plus marquants de la Croisade contre les Albigeois :

 

MarcPastor-Toulouse2014-Vincent-Galzin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le sac de Béziers et le désastre de Muret,

Suivi d’une nouvelle mouture

De notre très controversé procès fictif

Du Pape Innocent III

 

Avec en prime de bien des ‘Scoops’ et des révélations historiques

‘De derrière les fagots’,

(Fournis non pas par Wikileaks, Julien Assange ou Edward Snowden,

Mais par l’entremise de notre ébouriffante ‘envoyée spéciale’

Au treizième siècle, Cunégonde !).

 

Grâce aux « nouveaux troubadours » de notre temps

Que sont rappeurs, DJs et slammeurs,

Nous redonnerons voix à l’immense et trop longtemps ignorée

Chanson de la Croisade,

Chanson de geste en occitan qui témoigne,

Indépendamment des chroniqueurs d’Eglise, de cette histoire.

Fine_Equipe_Salut

Ainsi, à travers enquêtes et interviews, toute cette ‘fine équipe’

rendra la parole aux hérétiques et aux ‘vaincus’ de ce drame depuis trop longtemps oublié,

- cela notamment afin de finaliser avec vous, devant vous, grâce à vous, d'ici 2018,

le montage en trois parties de

Notre Trilogie

(‘Lo Brazier de l’Anonim’).

 

Benezet_2013

 


Venez nombreux, soutenir Crozada d’Uéi,

Une création lisloise originale

Qui depuis cinq ans défend bec et ongle notre patrimoine local

En faisant renaître la mémoire

De tout un pays de ses cendres !

 

 

Contexte :

Lire la suite

A quoi l'on fait servir "l'Histotainment": interview de Nicholas Offstadt, Paris 1

NO1

 

Nicolas Offenstadt : «Plus les projets collectifs sont affaiblis, plus les vendeurs de nostalgie ont un public»

Anastasia VÉCRIN 27 octobre 2014 à 17:06

INTERVIEW

 

Maître de conférences à l’université Paris-I, Nicolas Offenstadt s’interroge sur les usages et mésusages des faits historiques qui, sous couvert de vulgarisation, font l’apologie d’une France éternelle.

L’historiquement incorrect à l’assaut du politiquement correct. Le 4 octobre, dans l’émission On n’est pas couché, Eric Zemmour, au nom de la lutte contre la doxa dominante, affirmait : «Pétain a sauvé des Juifs français.» Cette déclaration fallacieuse qui a provoqué l’ire des historiens constitue un exemple de manipulation idéologique du passé de plus en plus courante. Dans L’histoire, un combat au présent (éd. Textuel), Nicolas Offenstadt, maître de conférences à l’université Paris-I, s’interroge sur ces usages et mésusages des faits historiques qui, sous couvert de vulgarisation, font l’apologie d’une France éternelle. Selon l’historien, les droites radicales se saisiraient de l’histoire pour alimenter des thèses nationalistes et xénophobes, d’où la nécessité d’en repenser la place et l’enseignement dans nos sociétés contemporaines. Il prône notamment une histoire «de plein air» qui, en investissant les lieux publics, ferait le lien entre passé et présent.

AV : Vous identifiez aujourd’hui une «guerre culturelle» dans laquelle l’histoire serait instrumentalisée, est-ce un phénomène nouveau ?

 NO2NO : Ce n’est pas entièrement nouveau, bien sûr, mais il y a aujourd’hui la convergence de trois offensives venant de la droite conservatrice, dans un contexte de multiples tensions politiques et mémorielles : attaques contre l’enseignement de l’histoire qui oublierait l’histoire «héroïque» de la France ; politique publique d’instrumentalisation de l’histoire nationale, en particulier au temps de Sarkozy (projet de Maison de l’histoire de France, etc.) - toujours réactivable, on le voit - ; offensive médiatique dans les mêmes directions, aussi bien dans certains journaux (divers supports du Figaro) qu’à travers un histotainment - l’histoire-divertissement sans analyse critique - très orienté politiquement (Lorant Deutsch en étant l’incarnation).

AV : L’histoire est donc devenue un enjeu dans la construction d’une «identité nationale». Le succès du livre de Zemmour, par exemple, n’est-il pas le signe que le procédé fonctionne ?

NO : En France, elle l’est depuis longtemps, là encore. Mais ce qui est frappant, c’est justement la dimension réactionnaire de différents discours d’aujourd’hui sur l’histoire et l’identité nationale : ils renvoient, parfois explicitement, à ceux du XIXe siècle où l’histoire était pensée très directement comme un instrument pour façonner le futur des sociétés. Du coup, cela renvoie aussi à un monde où les femmes n’avaient pas le droit de vote, à l’époque coloniale… Maintenant quel procédé fonctionne ici ? Il faut sans doute différencier les registres : les instrumentalisations les plus grossières ont quand même été largement dénoncées par les historiens, mais pas seulement, et certaines ont échoué véritablement comme l’obligation législative faite aux enseignants de souligner le «rôle positif» de la colonisation (2005) ou la lecture obligatoire de la dernière lettre de Guy Môquet (2007) qui serait devenue une liturgie scolaire et politique si elle avait perduré. Mais quand les échelles dans lesquelles se meuvent les gens apparaissent complexes et mouvantes (Europe à géométrie variable, mondialisation), quand les grands projets collectifs paraissent affaiblis, on comprend que les fabricants et les vendeurs de nostalgie aient un public.

AV  Eric Zemmour, Lorant Deutsch : la vulgarisation de l’histoire valoriserait, selon vous, les «racines chrétiennes» de la France. Ces racines existent…

 

Tonsurs_2

NO : Que le christianisme ait un rôle fondamental dans l’histoire de France est une évidence qui ne mérite pas de discussion, sauf pour le mesurer précisément. Maintenant, le terme de «racines» implique souvent, dans cette question, celui d’enracinement et glisse vite vers l’idée d’une histoire naturelle et séculaire dont la société contemporaine serait, automatiquement ou presque, la prolongation : en quelque sorte comme la plante et sa racine. Cette conception biologique de la société ne rend pas compte de ce qu’est une société qui se compose et recompose, et puis elle devient franchement douteuse quand elle sert à distinguer ceux qui pourraient se prévaloir de ces «racines» et ceux qui ne le pourraient pas. L’«ancienneté» revendiquée permettrait de se parer d’on ne sait quelle autorité.

AV  Une autre bataille se joue autour de la «pensée 68» avec la polémique Gauchet. Vous avez été vivement pris à partie à Blois, comment expliquez-vous l’origine et la violence de cette polémique ?

NO : Je n’ai pas été pris à partie en propre, mais le fond des enjeux n’est pas apparu clairement à tout le monde, d’où des incompréhensions. Les questions de personnes sont très secondaires, ici, face à des enjeux proprement politiques, dans le sens large du mot. L’intéressant, selon moi, est de réfléchir aux implications des activités et des positions de la galaxie Nora-Gauchet-le Débat. On peut y voir, en effet, une entreprise de délégitimation de pensées critiques, de mouvements de transformations sociales radicales, entre autres positions. Il y a bien ici un projet politique, sans bien sûr que tout s’y réduise. Or, comme souvent, les discours dominants, comme celui-là, se présentent sous le mode de l’évidence et je trouve utile d’interroger la manière dont ces entreprises fonctionnent et d’interroger leurs effets. Le Débat n’est pas le reflet du champ intellectuel mais un objet situé.

AV  Dans un contexte où l’histoire est utilisée comme une arme politique, comment enseigner la discipline et quel doit être, selon vous, le travail de l’historien ?

NO : Cela dépend des contextes d’enseignement et des types d’histoire pratiquée. Dans ce livre, je plaide pour une histoire qui soit largement de «plein air». C’est-à-dire, d’une part, qui utilise les lieux autant que possible, non pas seulement les plus évidents comme les monuments à visiter, mais aussi les traces à peine visible (tranchées en partie comblées de la Grande Guerre par exemple), voire les dépeignent par les mots lorsque les lieux n’existent plus. Non pas seulement sous la forme de visites scolaires mais pour tous les publics. Cet appui sur les lieux permet de multiples échanges entre l’histoire comme discipline et les discussions présentes, le monde habité par les gens.

Le second aspect de cette histoire de plein air tient dans le rôle des historiens de métier. Il me semble utile, sur les sujets qui suscitent le plus de débats ou d’intérêt dans l’espace public, que les spécialistes éclairent les citoyens sur les enjeux, en intervenant dans des lieux «hors les murs», hors des laboratoires de recherches ou des institutions d’enseignement. Il ne s’agit pas de délivrer une parole d’autorité d’en haut, mais d’offrir le savoir le plus assuré possible, avec le recul d’années de travail, pour que chacun se fasse une idée, mette à distance la circulation frénétique de l’information.

Recueilli par Anastasia Vécrin

A lire : L’HISTOIRE, UN COMBAT AU PRÉSENT de NICOLAS OFFENSTADT éd. Textuel, 96pp., 15€.

Source : Rebonds, Libération, le Mardi 28 octobre 2014

Raimbaut d'Orange était-il "Cathare"?


Raimbaut"Nescis als fatz"[1]. Raimbaut d'Aurenga est un trobador qui, dès son vivant, a été en butte à l'incompréhension, à la controverse. Il faut reconnaître qu'il a volontiers contribué lui-même à alimenter une réputation sulfureuse d'originalité, de difficulté, d'extrémisme stylistique et de violent paradoxe ; il semble avoir voulu savamment entretenir cette image « d'horrible travailleur » du trobar avant l'heure. Il en a sans doute résulté la tâche particu­lièrement ardue de l'interprétation de la tradition manuscrite qui nous transmet ses chansons. En effet, selon Walter T. Pattison, les copistes, dans plusieurs cas importants, auraient cédé plus souvent qu'à leur tour à la tentation d'une réécriture "rationalisante", tentation à laquelle les philologues modernes n'auraient pas toujours résisté non plus (Pattison, 1952, p. 121, n. 52ff et supra). Tout ceci ne fait éventuellement que souligner l'importance de ne pas négliger les rigueurs de l'exégèse littéraire au cœur même de la démarche philologique ; et à cet égard, me semble-t-il, Raimbaut d'Aurenga pourrait pres­que représenter un cas d'école.

Lire la suite