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Patrick Boucheron : « La recherche de l'identité est contraire à l'idée même d'histoire »

L'historien Patrick Boucheron vient d'être nommé au Collège de France, à la chaire «  Histoire des pouvoirs en Europe ­occidentale (XIIIe-XVIe siècle)  ». Ce grand médiéviste, qui travaille sur l'histoire urbaine de l'Italie du Moyen Age, revient dans ce long entretien sur le métier d'historien. Il est l'auteur, ­entre autres, de Conjurer la peur  : Sienne 1338, un « essai sur la force politique des images » (Seuil, 2013), mais aussi de nombreux travaux de réflexion sur l'écriture de l'histoire et, plus récemment, d'un ­essai coécrit avec l'écrivain Mathieu ­Riboulet sur les attentats de janvier, ­Prendre dates. Paris, 6 janvier - 14 janvier 2015 (Verdier, 144 p., 4,50 €).

Dans votre livre sur Georges Duby, vous rappelez que ce grand historien se méfiait des théories et voyait son métier comme un « art », avec des ­règles, une pratique éclairée par une méthode. A-t-elle beaucoup changé au cours des siècles ?

L'histoire est un art de la pensée, mais c'est d'abord comme méthode qu'elle se fait reconnaître socialement  : elle repose sur des règles destinées à constituer un savoir que je qualifierais volontiers de ­robuste. Contrairement à ce que l'on proclame régulièrement, les grands principes qui gouvernent l'administration de la preuve, la production du fait, son interprétation et l'écriture des chaînes de causalité qui le mettent en intrigue n'ont guère changé  : malgré la révolution ­numérique qui bouleverse les conditions d'accès à la documentation, les historiens d'aujourd'hui travaillent en gros comme Charles Seignobos et Charles-Victor Langlois, dont l'Introduction aux études historiques date de 1898. Cette méthode ressortit à la fois à une éthique de l'exactitude documentaire et à une politique de l'engagement intellectuel.

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Sudhir Hazareesingh : «Chez les intellectuels français émerge un néoconservatisme républicain, frileux et nombriliste»"

imagesINTERVIEW

Professeur à Oxford, le Britannique né sur l’île Maurice publie «Ce pays qui aime les idées», un essai consacré à la passion typiquement française pour le débat, de plus en plus schématisant et pessimiste.

Face au succès des thèses déclinistes d’Eric Zemmour, d’Alain Finkielkraut ou de Michel Houellebecq, on les cherche anxieusement du regard : mais où sont les intellectuels de gauche ? Pourquoi un tel silence du camp «progressiste» quand ne cesse de se répandre une vision anxieuse et anxiogène du monde ? Dans Ce pays qui aime les idées, un essai paru cette semaine chez Flammarion, un Britannique, professeur à Oxford, se penche sur cette inclination si française pour le débat. Sudhir Hazareesingh a connu son premier émoi intellectuel sur l’île Maurice, où il a grandi, quand il a vu, sur le petit écran, Marguerite Yourcenar débattre des notions de bien et de mal à Apostrophes, l’émission culte de Bernard Pivot. «Même si tant de subtilité avait quelque chose de légèrement cocasse (tout particulièrement lorsqu’on l’observait d’une île tropicale de l’océan Indien), personne ne pouvait à l’époque rivaliser avec l’énergie intellectuelle et le panache des Français», écrit-il. Que reste-t-il de ce panache ? L’universitaire britannique dresse un tableau assez alarmant. Qu’est-il donc arrivé à la France et à ses intellectuels pour qu’ils s’enlisent dans un tel pessimisme teinté d’ethnocentrisme ?

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A quoi l'on fait servir "l'Histotainment": interview de Nicholas Offstadt, Paris 1

NO1

 Nicolas Offenstadt : «Plus les projets collectifs sont affaiblis, plus les vendeurs de nostalgie ont un public»
Anastasia VÉCRIN 27 octobre 2014 à 17:06
INTERVIEW

 Maître de conférences à l’université Paris-I, Nicolas Offenstadt s’interroge sur les usages et mésusages des faits historiques qui, sous couvert de vulgarisation, font l’apologie d’une France éternelle.

L’historiquement incorrect à l’assaut du politiquement correct. Le 4 octobre, dans l’émission On n’est pas couché, Eric Zemmour, au nom de la lutte contre la doxa dominante, affirmait : «Pétain a sauvé des Juifs français.» Cette déclaration fallacieuse qui a provoqué l’ire des historiens constitue un exemple de manipulation idéologique du passé de plus en plus courante. Dans L’histoire, un combat au présent (éd. Textuel), Nicolas Offenstadt, maître de conférences à l’université Paris-I, s’interroge sur ces usages et mésusages des faits historiques qui, sous couvert de vulgarisation, font l’apologie d’une France éternelle. Selon l’historien, les droites radicales se saisiraient de l’histoire pour alimenter des thèses nationalistes et xénophobes, d’où la nécessité d’en repenser la place et l’enseignement dans nos sociétés contemporaines. Il prône notamment une histoire «de plein air» qui, en investissant les lieux publics, ferait le lien entre passé et présent.

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Raimbaut d'Orange était-il "Cathare"?

Raimbaut"Nescis als fatz"[1]. Raimbaut d'Aurenga est un trobador qui, dès son vivant, a été en butte à l'incompréhension, à la controverse. Il faut reconnaître qu'il a volontiers contribué lui-même à alimenter une réputation sulfureuse d'originalité, de difficulté, d'extrémisme stylistique et de violent paradoxe ; il semble avoir voulu savamment entretenir cette image « d'horrible travailleur » du trobar avant l'heure. Il en a sans doute résulté la tâche particu­lièrement ardue de l'interprétation de la tradition manuscrite qui nous transmet ses chansons. En effet, selon Walter T. Pattison, les copistes, dans plusieurs cas importants, auraient cédé plus souvent qu'à leur tour à la tentation d'une réécriture "rationalisante", tentation à laquelle les philologues modernes n'auraient pas toujours résisté non plus (Pattison, 1952, p. 121, n. 52ff et supra). Tout ceci ne fait éventuellement que souligner l'importance de ne pas négliger les rigueurs de l'exégèse littéraire au cœur même de la démarche philologique ; et à cet égard, me semble-t-il, Raimbaut d'Aurenga pourrait pres­que représenter un cas d'école.

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Hérésie du Paratge ? L'Effet de la Croisade Albigeoise sur les valeurs nobiliaires méridionales

Par Claudie Amado

 Peire_Vidal_01Le bouleversement provoqué par la croisade albigeoise n'atteint pas seulement le cadre matériel des sociétés nobiliaires, à un niveau moins immédiatement visible, l'édifice des valeurs nobiliaires est lui aussi perturbé. Pendant les vingt années couvertes par la Chanson de la Croisade (1209-1229), les réseaux languedociens de sociabilité et de solidarité établis depuis plusieurs générations sont détruits ou fortement menacés; tandis que les cours animées par les seigneurs Trencavel et certains de leurs proches barons disparaissent brutalement, celles qui gravitent autour des comtes de Toulouse sont en sursis. Une partie de l'aristocratie méridionale voit ainsi s'effacer ses repères

Les deux auteurs de la Chanson témoignent des changements qui s'opèrent sous leurs yeux. L'Anonyme surtout, plus sensible que son prédécesseur aux déchirures du tissu social et au désarroi des adversaires des Croisés. Chantre d'une cause qui lui apparaît comme la seule soutenable, il trace le portrait d'un chef charismatique susceptible de galvaniser les énergies autour de la défense de l'ererat - patrimoine pris dans un sens élargi auquel s'oppose le dezeretz- envisagé comme la perte des racines, une fin de monde.

Le sauveur sera Raimond VII. Né en 1197, le jeune Comte succède comme comte de Toulouse à son père en 1226, mais il lui est associé depuis 1222. On peut parler d'une opération idéologique. Par le remaniement des images nourrissant la conscience de soi nobiliaire et au nom de valeurs spirituelles, l'aristocratie méridionale est invitée à rallier le camp des assiégés; c'est une sorte de retournement de l'appel à la «guerre juste » lancé depuis Rome aux croisés.

L'image christique participe au travail d'élaboration de la contre-attaque. La thèse de l'évolution de la poésie occitane, après «le lyrisme florissant du XIIe siècle», a été éloquemment défendue, en 1989, par Élisa Miruna Ghil. Explorant le XIIe siècle, l'auteur s'attache à suivre le déplacement des valeurs qu'elle voit assuré par l'assomption de celle qui finit parles couronner: Paratge, le parage .

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